La solitude du coureur de fond

Smith est un prolétaire de 18 ans qui est enfermé dans une maison de correction pour un petit braquage. Nous sommes dans les années 50 dans le sud est de l’Angleterre. Ce n’est pas que Smith soit un bon gaillard mais le directeur de la maison de correction pense en faire un modèle de réinsertion. Il va lui proposer de gagner une grande course, et pour cela le laissera libre de courir en dehors de la prison.

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[…]Donc, dès que je me dis que je suis le premier homme balancé sur terre et que je passe le portail à toute allure dans l’herbe gelée le matin de très bonne heure, quand même les oiseaux n’ont pas le cœur à siffler, je me mets à penser que c’est ça qui me botte. Je fais mes petits tours en rêve, tournant dans les sentiers ou à la croisée des chemins, sans me rendre compte que je tourne, sautant des ruisseaux sans savoir qu’ils sont là, et criant bonjour au trayeur de vaches matinal sans le voir. C’est chouette d’être un coureur de fond, seul au monde sans personne pour vous mettre de mauvaise humeur, pour vous dire ce qu’il faut faire ou qu’il y a une boutique à casser dans la rue à côté. Des fois je pense que je n’ai jamais été aussi libre que pendant ces deux heures quand je passe le portail au petit trot et que je tourne près de ce chêne ventru au visage nu au bout du chemin. Tout est mort, mais c’est bien, parce que c’est la mort avant la naissance et non pas la mort après la vie. C’est comme ça que je vois les choses. Remarquez, je suis souvent glacé jusqu’aux os au début. Je ne sens plus du tout ni mes mains, ni mes pieds, ni ma peau, comme si j’étais un fantôme qui ne saurait pas que la terre était sous lui s’il ne la voyait pas de temps en temps à travers la brume. Mais même s’il y en a qui diraient que ce sont des engelures, s’ils écrivaient une lettre à leur maman, pas moi, parce que je sais que dans une demi-heure j’aurai chaud et que au moment où j’arriverai sur la route nationale et que je tournerai pour prendre le petit chemin dans le champ de blé près de l’arrêt de bus, j’aurai aussi chaud qu’un poêle ventru et je serai aussi heureux qu’un chien avec une gamelle au bout de la queue.

C’est la bonne vie, que je me dis, si on se dégonfle pas devant les flics, les directeurs de maisons de correction et toutes ces sales gueules de « pour la loi ». Trotte-trotte-trotte, paf-paf-paf, clac-clac-clac font mes pieds sur la terre dure. Frotte-frotte-frotte quand mes bras et mes hanches se prennent dans les branches nues d’un buisson. […]

Mais Smith ne court pas pour la victoire, il court pour être libre et sa liberté il la gagnera dans le refus de la victoire de cette grande course.

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[…] Maintenant j’entends le bruit venant du terrain de sport et la musique alors que je vais retrouver les drapeaux et l’allée de l’arrivée, la nouvelle sensation de fraîcheur sous mes pieds venant du gravier et se transmet aux muscles d’acier de mes jambes. Je suis loin d’être à bout de souffle malgré le sac de clous qui fait plus que jamais un bruit de ferraille, et je peux encore si je veux faire un grand bond final avec la puissance du vent d’un ouragan, mais je domine parfaitement la situation et je sais que maintenant dans toute l’Angleterre il n’y a aucun coureur de fond qui puisse égaler ma vitesse et mon style.[…]

Il sait que c’est le meilleur, mais la victoire de cette course ne lui apportera rien. Seul le directeur et ses amis « pour la loi » seront gratifiés de cette victoire, montreront que le système est le meilleur, que seuls compte l’autorité et la volonté de s’intégrer.

Alors Smith perd cette course, pour rester libre car, courir c’est la liberté.

J’aime ce livre car autant il décrit d’une manière parfaite le bonheur de courir, avec ses douleurs et ses plaisirs, avec ses sensations, ses pulsions et ses réflexions ; autant il va à l’encontre l’idée qui est de courir pour la performance et la victoire. Courir pour le plaisir de courir, courir pour se sentir libre, courir pour ETRE libre c’est un sentiment indépassable qu’il faut garder et entretenir. La victoire est en fait quelque chose de très factice, imposée par notre société, où la question de la performance et de la réussite ont la place centrale. Si tu ne gagnes pas tu n’es rien alors qu’au contraire être libre est la véritable existence. La course c’est la liberté, et les descriptions de l’auteur nous le montrent bien.

C’est dans la ligné du « je cours donc je suis » « je cours donc je suis et libre ».

« La solitude du coureur de fond » d’Alan Sillitoe, paru en 1958, est disponible dans toutes les bonnes librairies.

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